L’église Saint-Georges et la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, l’histoire d’un miracle

Une véritable découverte est celle qui ajoute à la surprise l’émerveillement. Voici une bibliothèque et ville extraordinaires, que vous pouvez découvrir par exemple ce samedi 18 mai à l’occasion de la Nuit européenne des musées. Ma découverte à moi date du mois de mars. Depuis la gare de Sélestat près de Strasbourg, j’entame une traversé à pied de la ville alsacienne en direction de l’église Saint-Georges et de la Bibliothèque Humaniste. Je ne connais ni la ville ni son histoire, je me laisse donc diriger par mon téléphone portable – pour arriver quand même à destination – et par ce qui m’intéresse autour de moi. Le premier édifice qui attire mon attention est une haute tour en briques couleur jaune, coiffée d’une sorte de chemin de ronde/galerie à fenêtres. Je m’approche pour la regarder de plus près. C’est un château d’eau élégant à l’architecture de style germanique, qui rappelle que Sélestat était autrefois une cité impériale qui s’appelait Schlettstadt. Au dix-neuvième siècle, on trouve aussi le nom Schlestadt.

Je reprends mon chemin et passe devant un autre bâtiment intéressant, doté d’une fontaine de style art déco : les bains municipaux (c’est écrit sur sa façade). Là encore, l’architecture des années 1920 rappelle celle, contemporaine, du voisin, l’Empire allemand devenu République en 1919. Après quelques détours, j’arrive devant la façade imposante de l’ancienne Stadtbibliothek-Museum (c’est écrit dessus), une nouvelle trace du passé allemand de la ville. À droite de ses douze fenêtres centrales arrangées sur trois niveaux, et au-dessus du nom Bibliothèque humaniste en lettres dorées, se trouve un lion de gueules (rouge), le blason de la ville de Sélestat et vestige de son passé de cité médiévale des Hohenstauffen. À gauche sur la façade, l’aigle impérial déploie ses ailes sombres. Derrière l’édifice à gauche, je perçois une haute tour encadrée d’un échafaudage métallique, qui m’indique le lieu du chantier de restauration dont la visite fait partie du programme de voyage. Je longe la bibliothèque sur sa droite et aperçois plus loin un autre édifice religieux, l’église Sainte-Foy. J’entre et y découvre une clinquante chaire baroque du dix-septième siècle. Les héros de ce petit bijou d’architecture couleur doré et bleu irisé sont les missionnaires jésuites. Ces hommes en habit long, brandissant la croix, sont représentés entourés d’indiens coiffés de chapeaux de plumes et autres peuples à convertir. Sur l’un des murs de l’église, à la verticale donc, le très beau gisant d’un prêtre jésuite dont je n’arrive pas à déterminer l’identité. Après tout, je ne suis pas là pour enquêter sur les Jésuites de Sélestat mais pour visiter l’exposition L’Église Saint-Georges et ses métamorphoses, qui a lieu du 2 mars au 2 juin 2024 à la Bibliothèque Humaniste.

Dessin (1851) de l’extérieur et gouache (1852) de l’intérieur de l’église Saint-Georges du Séléstadien François Joseph Stumpff (1828-1880).

Mais d’abord, me voici dans la nef gothique de l’église Saint-Georges devant un vestige du seizième siècle, encore une chaire, magnifique de blancheur et d’or, une œuvre de style Renaissance qui contient aussi d’éléments postérieurs. Dans le chœur de l’église, la beauté des vitraux du milieu du quinzième siècle est époustouflante. On sort de l’église pour une visite du chantier de restauration de la tour occidentale, haute de 60 mètres, pour découvrir le travail des tailleurs de pierre. Dans l’exposition dédiée à la restauration de l’église Saint-Georges, au rez-de-chaussée de la Bibliothèque Humaniste, on peut comparer les pierres sculptées d’origine, parfois très abîmées, à leurs copies contemporaines.

Fleurons provenant de la tour occidentale de l’église Saint-Georges de Séléstat (à gauche), et fleuron en grès rouge sur le chantier de restauration. Photos © A. Bächstädt.

En parcourant l’exposition, qui retrace l’histoire de l’église Saint-Georges depuis le treizième siècle, on y rencontre aussi l’histoire de sa bibliothèque paroissiale née en 1452 d’un legs du curé Jean de Westhuss. Cette donation généreuse, lit-on dans la brochure Bibliothèque Humaniste. Trésor de la Renaissance (2018), « a une portée décisive. Dans son sillage, il sera d’usage que les maîtres ou anciens élèves de l’école latine contribuent à l’enrichissement de la bibliothèque » (p. 9). Elle était installée dans une petite pièce voûtée au sommet d’une tourelle, sur le bas-côté méridional de l’église, qui permettait à tous les lecteurs de consulter les ouvrages sur place – les plus précieux manuscrits étaient enchaînés pour éviter qu’ils se volatilisent. Pendant plus d’un siècle, d’autres donations s’ajoutent, dont celle des humanistes Martin Ergersheim (1460-1534), avec 85 volumes dont de nombreux incunables, et Jacques Oechsel dit Taurellus (Ochs en allemand est un bœuf mâle castré, un ex-taureau, taurus en latin ; Öchsel est le petit bœuf/taureau). Comme la bibliothèque paroissiale, l’école latine de Sélestat grandit grâce à des maîtres renommés : « En 1510, elle aurait compté près de 900 élèves venus de toutes les contrées avoisinantes : Lorraine, Bourgogne, Pays de Bade, Suisse » (op. cit., p. 12). Or, l’histoire de ce centre humaniste alsacien ne s’arrête pas là. En 1485 était né à Sélestat un garçon du nom de Beat Bild qui deviendra l’un des plus grands esprits de l’humanisme, Beatus Rhenanus. En 1547, sentant la fin s’approcher, le savant décide de léguer sa bibliothèque personnelle à sa ville natale – plus de 600 volumes ! Cependant, cette vaste collection de livres reste séparée de la bibliothèque paroissiale pendant plus de deux cent ans.

En 1462, les murs et plafonds de la bibliothèque paroissiale sont décorés d’arabesques et d’une inscription en latin. Ce décor est détruit en 1862 lors des travaux de restauration de l’église Saint-Georges.

À gauche: L’une des salles de l’actuelle Bibliothèque Humaniste de Sélestat restructurée en 2016. En arrière-plan, la fresque de la bibliothèque paroissiale de l’église Saint-Georges reconstituée en 1889. Au premier plan : maquette de Sélestat avec l’église Saint-Georges au centre (couleur dorée).

L’histoire de l’actuelle Bibliothèque Humaniste débute au dix-neuvième siècle. Édifiée en 1845, la Halle aux Blés est transformée en bibliothèque-musée (d’où le nom Stadtbibliothek-Museum sur la façade), et ses nouveaux locaux sont inaugurés en 1889. Au vingtième siècle, des miracles opèrent encore car ses collections inestimables survivent aux deux Guerres mondiales ! En 2011, la bibliothèque de Beatus Rhenanus est inscrite au Registre Mémoire du monde de l’UNESCO. Ce samedi 18 mai, vous pouvez découvrir gratuitement les trésors de la Bibliothèque Humaniste et le patrimoine de la ville alsacienne de Sélestat lors d’une visite nocturne ou d’une visite guidée de l’église Saint-Georges et de la Bibliothèque Humaniste. De mon côté, je continue à explorer l’histoire de Sélestat et la vie de ses humanistes, dont Beatus Rhenanus, car cette découverte était un vrai émerveillement.

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