Il est immense mais personne — ou presque — s’arrête pour le contempler. Souvent, les nombreux visiteurs de l’intérieur de la cathédrale Notre-Dame de Reims le longent sans même le remarquer, leurs yeux levés vers le haut et les voûtes et vitraux ou dirigés vers le bas, sur leurs portables. Venant du chœur et les cinq chapelles de l’abside, ils laissent le retable et son autel derrière eux, dans l’angle de gauche, pour continuer tout droit vers la basse nef côté sud. On les comprend car Reims, c’est avant tout la glorieuse cathédrale gothique et son architecture impressionnante du XIIIe siècle. Pourtant, ce retable est une composition architecturale monumentale — 6 mètres de hauteur sur 5,5 mètres de largeur ! — qui contient 19 figures sculptés.

Vue de l’architecture du retable dit des Apôtres, détail. Reims, cathédrale Notre-Dame, transept sud. Photo © Annette Bächstädt, 2022.
Les visiteurs venus du grand portail côté sud, le regardent-ils davantage ? Rien n’est plus certain. Est-ce son emplacement, à l’envers du parcours de la majorité des visiteurs, qui le rend invisible ? Est-ce son aspect baroque et sa profusion de corps blancs sculptés, qui ne correspondent pas à l’esthétique gothique attendue ? Lors de mes premières visites de la cathédrale rémoise, moi non plus je ne l’avais pas remarqué ; il est comme invisible. Depuis, j’ai publié un article intitulé « Le grand retable de l’autel dit des Apôtres en la cathédrale de Reims » dans le vol. 191 (2023) des Travaux de l’Académie nationale de Reims, une première tentative de le rendre visible car il est remarquable. Depuis, je ne cesse de chercher sa présence dans les ouvrages savants ou dans les guides des visiteurs. Le dernier guide consulté dans cet objectif est la Description de la cathédrale de Reims a l’usage des Visiteurs, imprimé à l’archevêché de Reims en 1895 (2ème édition revue et augmentée) et orné de plusieurs belles gravures, et qui « SE VEND au profit de la Chapelle en restauration de Saint-Joseph » (ibid.). Son auteur y écrit pages 65-66 :
Nous arrivons à la septième chapelle établie dans l’angle du transept sud. C’est la chapelle saint Jean ou du Rosaire. L’autel, du XVIe siècle, est le plus beau de la Cathédrale. Le tombeau est en pierre et marbre. Au retable, on voit le Christ déposé de la croix entre les bras de sa Sainte Mère, saint Jean et Madeleine sont à ses côtés ; un chanoine est agenouillé devant le Sauveur ; aux extrémités se trouvent saint Antoine et saint Paul. Plus haut, Jésus sort triomphant du tombeau, tenant sa croix à la main, les gardes son reversés, deux anges sont en prières ; entre les colonnes nous apparaissent les Évangélistes et leurs emblèmes. Le Père éternel occupe le fronton, il porte la tiare et bénit. l’auteur de ces sculptures est Pierre Jacques, de Reims, artiste du XVIe siècle. L’autel est surmonté d’un beau Christ du XVe siècle. Dans la travée antérieure, deux statues […]. Une mosaïque romaine découverte dans la cour de l’Archevêché en 1849 a été rapportée en cet endroit ; devant l’autel se trouve la pierre tumulaire de M. Robert Dey, Y de Seraucourt, chanoine, vicaire de Mgr Le Tellier, mort en 1682 ; et sur le côté de l’Évangile l’épitaphe de Jean Godinot des Fontaines, chanoine de Reims, décédé en 1749, mais inhumé dans le préau.
Beaucoup de choses ont changé depuis cette description publiée en 1895, notamment la croix que tenait le Christ ressuscité, aujourd’hui disparue, mais aussi l’attribution de l’œuvre intégrale à Pierre Jacques, sculpteur rémois mort en 1596 ou à l’un de ses fils, Nicolas (v. 1578-1649). L’auteur de la Description de la cathédrale de Reims considère cet autel « le plus beau de la cathédrale » — « autel » désigne ici plutôt le retable car l’autel lui-même est bien moins spectaculaire —, mais il ne précise pas le nom de cette œuvre, qui en a pourtant porté plusieurs au cours des siècles : autel des fonts baptismaux, autel de Saint-Barthélemy (et de Sainte Anne), autel des Apôtres, autel de la Résurrection et dernièrement, retable de Paul Grand Raoul d’après le nom du chanoine agenouillé.

Détail de la figure sculptée du chanoine Paul Grand Raoul (mort en 1558), probablement le donateur du groupe de la Déploration au premier niveau du retable dit des Apôtres. Reims, cathédrale Notre-Dame, transept sud. Photo © Annette Bächstädt.
Ces variantes de dénomination montrent à quel point le regard, mais aussi l’intérieur de la cathédrale ont changé et surtout, combien l’historique, la paternité et la provenance du retable restent incertains. En effet, sur le plan de l’intérieur de la cathédrale dressé en 1772 par Clouet et Denizet, l’autel dit des Apôtres se trouve sous les grandes fenêtres face au grand orgue, et placé contre le mur sud. À l’occasion de la construction des nouvelles sacristies à la fin du XIXe siècle, ses statues badigeonnées sont lavées et l’autel et le retable sont déplacés et installés à leur position actuelle.
Il faut s’arrêter et prendre le temps nécessaire pour contempler le retable. Outre la beauté des sculptures et le dynamisme de l’ensemble, on remarquera aussi plusieurs incohérences, aussi bien dans sa structure architecturale que dans son programme iconographique. Parmi les historiens et historiens d’art du XIXe siècle, plusieurs ont déjà relevé certaines de ces curiosités mais aucun n’a donné suite ou proposé une explication satisfaisante, la plupart ayant préféré spéculer sur l’identité de son — présumé unique — auteur et sculpteur. Or, l’auteur de la Description de la cathédrale de Reims a l’usage des Visiteurs, lui, ne mentionne ni la présence curieuse de saint Antoine l’ermite sur la droite du retable, ni la différence de taille de cette figure avec celle de saint Paul censée être son pendant, ni les niches à coquille dans lesquelles trois des sculptures, deux des Évangélistes et celle de saint Paul, semblent comme coincées, voire les dépassent (les Évangélistes), ni l’association surprenante d’une scène de Résurrection et d’une scène de Déploration dans un seul en même retable sculpté, le cadre architectural étant censé dater du milieu du XVIe siècle.
La prochaine fois que vous visiterez la cathédrale de Reims, arrêtez-vous devant le retable du chanoine Paul Grand Raoul (Grand Roux). Décédé en juin 1558, il est envisageable que la scène de la Déploration, où il figure à genoux devant Marie Madeleine, ait été érigée à sa mémoire et daterait donc d’environ 1560, mais rien ne prouve que les autres sculptures proviennent de l’endroit où, initialement, ce groupe avait été installé. Le retable dans son état actuel est sans doute une œuvre composite qui mérite d’être remarquée et contemplée pour sa beauté, mais aussi qu’on s’intéresse davantage à son histoire et à sa provenance.
