Scots ou Français – comment parlait Marie Stuart à sa mère ?

© Institut national Ossoliński, Lwow (Pologne)

Clouet (attr.), Marie Stuart jeune © Institut national Ossoliński, Lwow (Pologne)

Une semaine après la naissance de sa fille au palais de Linlithgow le 8 décembre 1542, le roi d’Écosse meurt. Jacques V Stuart n’aura jamais vu sa fille Marie Stuart, seule héritière désormais, après la mort de ses deux frères en bas âge un an plus tôt.

De sa famille ne reste à la petite princesse que sa mère, la reine Marie de Guise, qui est Française. La cour qui l’entoure au palais de Linlithgow, puis plus tard au château de Stirling, parle le Scots, l’Écossais, même si plusieurs dames de l’entourage de sa mère sont d’origine française elles aussi. Dans quelle langue sa mère s’adresse-t-elle alors à sa fille, devenu reine d’Écosse à l’âge de huit jours ? Il serait tentant de penser qu’elle l’aurait fait comme toutes les mères, dans sa langue maternelle, le Français. Pourtant, la journaliste Janet Christie du journal The Scotsman écrit dans son article sur l’exposition « Mary, Queen of Scots« , qui a eu lieu fin 2013 à Édimbourg :

« In it the cult of Mary will be revealed through documents, artefacts and letters, from her first note in Scots to her mother back in Scotland when she was seven« .  – (« … de ses premiers mots en Scots à sa mère en Écosse quand elle avait sept ans. »)

Je n’ai pas trouvé trace de cette note en Scots dans l’exposition. Or, il semble bien que Marie de Guise ait parlé Scots à sa fille Marie, reine souveraine d’Écosse, même si elle n’était qu’un enfant. Rosalind K. Marshall, qui a rédigé le catalogue qui accompagne l’exposition sur Marie Stuart, affirme :

« The only problem was that she did not speak French. Her mother had made sure that her first language was Scots, for how could you have a Queen of Scots who spoke only a foreign language ? » – (« Le seul problème était qu‘elle ne parlait pas Français. Sa mère avait insisté pour que sa première langue serait le Scots, car comment une reine d’Écosse peut-elle parler seulement une langue étrangère? »)

Ce problème de la langue évoqué par Marshall survient au moment où la petite reine doit quitter son royaume d’Écosse pour être éduquée en France, puis plus tard épouser le dauphin François, fils du roi Henri II. Après des années de négociation avec le roi Henri VIII d’Angleterre, qui souhaitait marier la jeune reine à son fils Édouard, c’est le roi de France Henri II qui emporte la bataille. La reine d’Écosse, âgée de cinq ans, part début août 1548 vers la France. Dans son livre The Rough Wooing (Tuckwell Press 2000, p. 24), Marcus Merriman écrit :

« She came not knowing a word of French ». (« Elle arriva sans parler un mot de Français. »)

Toutes les biographies sur Marie Stuart s’accordent que la première lettre écrite de sa main et conservée jusqu’à nous, est celle envoyée vers 1550 à sa mère en Écosse, et rédigée en Français :

National Records of Scotland

Première lettre connue de Marie Stuart, vers 1550 © National Records of Scotland

Est-il raisonnable de postuler que Marie Stuart n’ait parlé que Scots avec sa mère pendant les cinq premières années de sa vie en Écosse, avant de partir en août 1548 en France ?

Marie de Guise a dû rapidement – sans doute dès son arrivée en Écosse en juin 1538 – apprendre le Scots, ainsi que l’Anglais. L’ambassadeur du roi Henri VIII, qui vient voir en 1542 la princesse nouveau-né pour s’assurer de sa bonne santé, parle sans doute en Anglais à sa mère. Marie de Guise, aurait-elle abandonné de parler Français en public ? Les comptes de la cour du château de Stirling montrent que la vie quotidienne a été régie en langue française. À ma connaissance, toutes les lettres de Marie de Guise le sont également. Le statut public de sa fille l’aurait-il emporté sur une relation affective en langue française, rapportée par plusieurs témoignages de l’époque ? Marie de Guise s’adresserait à sa fille en tant que reine d’Écosse, en Scots. Mais qu’en est-il alors de la fameuse « influence française » à la cour écossaise du 16e siècle, si souvent évoquée ? Si même sa reine d’origine française ne parlait pas français en public – sachant qu’une vie privée dans le sens moderne du mot n’existait pas pour les membres des familles princières – la langue française était-elle parlée à la cour d’Écosse ?

Lors de son séjour en France en automne 1550, quand Marie de Guise revoit enfin sa fille, ce serait alors la première fois que mère et fille se parleraient en Français ?

Quelques doutes persistent quant à l’utilisation exclusive du Scots, un Anglais teinté de dialecte écossais. Le théologien et linguiste Pierre Janton écrit dans son livre « John Knox (ca. 1513-1572), l’homme et l’oeuvre », publié en 1967, à la page 473 (ce livre a été réédité en 2013) :

« (…) le français, surtout sous la régence de Marie de Guise, était la langue du gouvernement, d’une partie de l’armée et de la cour. On peut constater que les expressions françaises employées dans l’Histoire (i.e. The History of the Reformation in Scotland par John Knox), ne sont pas traduites en anglais dans le livre II (i.e. de la History), écrit avant le départ des Français. « 

Dans un monde princier où plusieurs langues se croisaient quotidiennement, il est difficile de croire que Marie Stuart ne parlait que le Scots. Même si elle n’avait que cinq ans quand elle est partie d’Écosse, le fait qu’elle ait appris très vite le français prouve que cette langue ne lui était pas inconnue. Il est intéressant de constater qu’une source française rapportant la visite de Jacques V d’Écosse en France en 1536 – 1537 prétend que les officiels de la ville de Paris avaient eu du mal à communiquer avec le roi écossais, car il ne parlait à peine français. On peut se demander comment le jeune roi Stuart ait pu communiquer avec le roi François Ier qu’il a fréquenté pendant plusieurs mois, puis avec la princesse Madeleine, la fille du roi devenue plus tard son épouse, qui elle, ne parlait surement pas le Scots. Après le décès de Madeleine en Écosse en juillet 1537, le fait que Jacques Stuart ait cherché une nouvelle princesse française en la personne de Marie de Lorraine, la mère de Marie Stuart, ne montre-t-il pas que la France avait sa place en Écosse, et donc aussi sa langue, le Français ?

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :